)|(

Méthodologie et affaire UMMO

kouros@ovni.ch

C.P. Kouropoulos



 

      Dans l’étude scientifique d’un phénomène, la méthode consiste à choisir judicieusement son hypothèse de travail, ou théorie, généralement basée sur un faisceau de présomptions, puis de la vérifier. On tente ensuite la même chose avec l’hypothèse inverse et on compare. Une bonne hypothèse de travail, en accord avec le Réel, se révélera fructueuse, permettra d’avancer dans la compréhension de la réalité qu’elle tente d’appréhender et élargira notre horizon. À elle seule, elle clarifiera un grand nombre de particularités phénoménales qui sinon seraient incompréhensibles. En revanche, l’hypothèse peu conforme au Réel aboutira à une kyrielle grandissante de paradoxes, de bizarreries et d’absurdités logiques et statistiques nécessitant des explications ad-hoc spécifiques à chaque bizarrerie. Le choix entre la simplicité et le pouvoir clarifiant de l’hypothèse judicieuse et le foisonnement de règles obscures, d’exceptions étranges et de paradoxes incompréhensibles dans l’hypothèse qui ne l’est pas conduit trancher en faveur de la première, ce qui s’appelle le rasoir d’Occam.

      Mon choix en faveur de la mystification dans l’affaire Ummo résulte d’un malaise grandissant que j’avais éprouvé dès le premier livre de Jean-Pierre Petit en 1991 qui soutenait l’hypothèse extraterrestre. 

      L’hypothèse de la mystification explique pourquoi maintes particularités du prétendu Monde extraterrestre qui pourraient être chacune fort différentes des nôtres ne le sont pas, comme le fait que le contour de leur continent unique évoque l’Eurasie, avec ses escaliers Atlantiques, son bassin Méditerranéen, son golfe Persique et son Océan Indien; que ce monde possède un bassin arctique et un continent antarctique; que les extraterrestres sont blancs, catholiques, marxisants et adeptes du Cosmisme Russe, mais aussi de Bertrand Russell, et totalitaires comme l’était l’Espagne de Franco. Or, l’Espagne fut, par son histoire, liée à la fois au totalitarisme Catholique de Franco et à son pendant Soviétique Stalinien, puisque la république de 1935-37 fut instaurée avec l’aide matérielle et militaire de Moscou, que des enfants Espagnols furent exilés en Russie Soviétique, y grandirent, y furent éduqués en tant que privilégiés et faires-valoir du système et commencèrent à reprendre contact avec leurs familles d’origine dans les années soixante, justement celles de l’optimisme enthousiaste du système soviétique qui pensait rattraper les U.S.A., qui furent aussi celles de la conquête de l’espace et du renouveau Cosmiste sous Khroushtchev. Ces enfants arrachés à leurs familles, éduqués sur un autre Monde et réapparaissant en Espagne, de même que la coutume de placer les enfants Espagnols dans des internats catholiques avant l’adolescence explique le système éducatif Ummite, apparenté à Sparte. On ne pouvait être Espagnol sans avoir, généralement dans une même famille, des parents, oncles et amis républicains, souvent communistes sympathisants et adeptes du système soviétique ou de sa variante Trotskiste, voire Posadiste, et d’autres, Franquistes, royalistes, Atlantistes ou ayant passé par des internats Catholiques, voire membres de l’Opus Dei. De ce point de vue, le synarchisme est typiquement Espagnol. La relation entre l’Espagne et l’empire Soviétique ou l’alliance Atlantique, avec ses bases de l’OTAN aux moyens considérables, est celle d’une petite province face à des puissances étrangères autrement plus avancées, ce que symbolise à merveille la relation entre la terre et le conseil supérieur d’UMMO. Et Jordán en tant qu’ingénieur et enseignant, côtoyait quotidiennement des physiciens et des mathématiciens issus des universités, fréquentant des symposiums organisés par l’OTAN (Nato advanced studies programs). Peut-être que l’un de ses amis physiciens l’emmena à l’un des nombreux congrès ou colloques organisés hors-saison dans quelque station balnéaire où Okun présenta en avant-première sa théorie des Mondes-miroir, à moins que les échos ne lui en parvinrent à travers quelque revue de vulgarisation scientifique Russe en langue étrangère ?  L’hypothèse de la mystification éclaire aussi l’étrange concordance entre le vocabulaire Ummite et le Chinois phonétique, entre sa Kabbale et les mots les plus brefs et courants de l’Espagnol. Bref, l’auteur du canular trouva son inspiration quelque part dans son environnement connu! 

      La mystification explique aussi pourquoi tous les éléments supposés universels comme les lois de la physique ou leurs applications technologiques, bien qu’elles doivent obéir aux lois naturelles et à celle de la moindre action, sont étrangement inspirées de la physique des années soixante, avec ses a priori, ses erreurs et ses limitations, comme la confusion entre symétries internes des états quantiques neutron-proton de l’isospin, par exemple, et les symétries externes de rotation et de translation de l’espace-temps. On trouve par exemple cette confusion dans l’article sur la symétrie SU(6) qui précède celui sur les Mondes-miroir dans le même numéro du prestigieux Soviet JETP de 1966 traduit en Anglais. Et elle explique que, comme dans les données astronomiques de UMMO et de IUMA, l’auteur de la mystification ait commis des erreurs grossières en voulant «faire exotique». Après tout, nul n’est omniscient:


a1] IUMA, beaucoup trop froide et sombre par rapport à sa masse, trois fois moins lumineuse qu’elle ne devrait l’être, viole les règles élémentaires de l’astrophysique. Outre son absurdité, cette étoile manifestement inexistante ne correspond pas à Wolf 424, une naine rouge double. 

a2] L’«ensoleillement» trop faible, la climatologie absurde d’UMMO, très riche en CO2 atmosphérique et sa «géologie», dépourvue de la tectonique des plaques qui permettrait la persistance de ce taux élevé de CO2 sont contradictoires et y interdisent l’émergence d’une civilisation indigène avancée.

a3] L’étalon Ummite du temps, le UIW, basé sur la demi-vie du Thallium 208, bien que vaguement inspiré de l’horloge atomique, puisqu’il découle d’une pseudo-horloge nucléaire, est une absurdité de la métrologie.

Voilà des faits objectifs découlant de l’universalité des lois naturelles, non des opinions. S’y ajoute:


b1] La probabilité est infinitésimale que toutes les concordances géographiques, culturelles, bref circonstancielles notées plus haut entre le monde Ummite et l’Espagne des années soixante, soient accidentelles, y compris la proximité spatiale Soleil-IUMA et la coïncidence temporelle de nos civilisations. 

b2] La probabilité Baysienne que les coïncidences circonstancielles évoquées, si improbables, découlent d’honnêtes et authentiques extraterrestres est donc nulle, sachant que l’une quelconque au moins des erreurs telles que a1)-a3) concernant leur monde est avérée.  

      Il n’est pas possible d’aligner des faits et prétendre, comme Newton, ne feindre aucune hypothèse. L’être-là heideggerien existentialiste ou la rêvasserie devant les faits bruts, comme si nous étions des veaux devant un train qui passe ou des téléspectateurs abrutis ne suffisent pas. L’hypothèse de Newton fut d’admettre la relativité Galiléenne et de formuler trois lois du mouvement. Sa déclaration célèbre concernait la justification des fameuses lois, dont on vérifie ensuite le pouvoir explicatif. L’hypothèse de la mystification Ummite que j’adopte s’accorde avec toutes les données des paragraphes précédents, et avec les aveux de Jordán et de ses complices. Le contexte culturel espagnol des années soixante et des décennies précédentes, avec sa guerre civile, son isolement insulaire durant la seconde guerre mondiale et son lien intime à la fois au Franquisme atlantiste et catholique et au Stalinisme évoluant en Cosmisme Russe sous Khroushtchev explique en bonne part le système Ummite et donne aux fameuses lettres leur cachet inimitable.

      L’hypothèse extraterrestre, en revanche, demande de considérer la probabilité que les concordances culturelles énumérées entre UMMO et le contexte espagnol des années soixante (qui inclut Tlon de Borgès, la science-fiction de Van Vogt, les dictionnaires du Chinois phonétique, la propagande Trotskiste de Juan Posadas, l’œuvre de Russell, les conférences de Bohr et de Heisenberg etc.) soient le seul fruit du hasard, et aussi de justifier scientifiquement toutes les bizarreries, souvent délirantes, de la science, de l’astronomie, de la géographie, de l’aménagement du territoire et de la technologie Ummites. La tâche étant manifestement impossible, d’aucuns proposèrent que les lettres Ummites contiendraient à dessein, afin d’éviter de bouleverser notre civilisation, de la désinformation mélangée à une authentique science avancée opératoire qu’il reviendrait aux ‘élus’ de percevoir et de décoder. Vu la prépondérance écrasante d’absurdités majeures et anti-opératoires dans quasiment TOUS les éléments de ces lettres, comme dans la «science» de Jean-Pierre Petit qu’elles auraient inspiré, on se demande bien ce que ces extraterrestres désinformateurs peuvent bien nous avoir enseigné de valable. J’en déduis que si de vrais extraterrestres ont influencé Jordán et l’ont aidé à monter son canular, ce qui reste à démontrer, nous ne savons toujours strictement rien d’eux, de leur monde, de leur science et de leur technologie. Leur principale contribution aux personnes qui étudient ce dossier est de leur faire perdre leur temps. Et donc, tout comme les légendaires légions d’Anges qui pourraient ou non danser sur la pointe d’une aiguille, leur existence ou inexistence ne signifie rien. Selon le principe du rasoir d’Occam, on peut donc joyeusement s’en passer et retenir l’hypothèse de la mystification, plus fructueuse.

      Une fois confrontées aux faits, aux lois de la probabilité et au rasoir d’Occam, le simple bon sens indique que les deux hypothèses, de la mystification et de l’origine extraterrestre des lettres, ne se valent nullement. Tout comme il n’y a pas équivalence envisageable entre l’ensemble du corpus scientifique (y compris l’astrophysique, la géologie, la biologie, la paléontologie, l’archéologie, la linguistique, l’histoire, etc.) et le créationnisme, qui soutient mordicus que Dieu créa le monde il y a six mille ans et dicta la Bible, à la lettre près et dans sa forme finale à Moïse.

      On ne peut éternellement discuter de l’existence d’une structure linguistique dans le vocabulaire Ummite abusivement présenté comme une langue extraterrestre en omettant systématiquement ses liens avec le Chinois , l’Espagnol, la langue imaginaire de Tlon ou celle de Shaver, ni de la présence ou non d’un fil sur la photo de Valdéras en dehors du contexte général de l’affaire. Comme si tel fait mineur isolé du contexte prouvait à lui seul que nous sommes en présence de vrais extraterrestres ; comme si le rapport de tel expert était une sorte de texte sacré infaillible. Des experts discernent initialement une discontinuité faisant penser à un fil au-dessus de l’Ovni de Valdéras. D’autres le perçoivent comme un ‘tube lumineux’ ou ‘élément irradiant émetteur-récepteur’ partant de la partie supérieure de l’Ovni sur l’un des clichés. D’autres enfin réexaminent les négatifs originaux et indiquent qu’il s’agissait d’une rayure du film. Est-on sûr qu’un fil de nylon très fin, proche de l’appareil cadré à l’infini, sur un film sensible des années soixante (au grain grossier) sous-exposé en prise rapide et sur-développé afin d’exagérer encore le grain apparaîtrait néanmoins de façon évidente quelle que soit l’illumination? L’analyse de 1996 des experts de la Guarda Civil ne dit pas qu’un tel phénomène est absent ou exclu, ni ne l’a explicitement cherché. Elle dit que les clichés proviennent tous d’une seule caméra bon marché, contrairement aux affirmations des témoins supposément indépendants, n’ont probablement pas subi de trucage optique ni de double exposition, que l’un des clichés montre un ‘Ovni’ éclairé par une source lumineuse supplémentaire (un écran ou objet réflecteur, les vêtements d’un opérateur hors du champ?), que ces clichés ne sont pas dans le bon ordre, que la luminosité est différente sur certains d’entre eux et que le négatif du cliché 24 comporte une rayure, le fameux ‘élément irradiant’. Toute personne un peu familière avec la science sait à quel point une expérience, une manip et leur interprétation peuvent être sujettes à diverses erreurs ou omissions. Il en va de même des observations en cosmologie ou en physique des neutrinos, où des équipes de spécialistes, d’expérimentateurs, de théoriciens et de statisticiens compétents et nombreux, travaillant plus longtemps que les deux fonctionnaires de la Guardia Civil qui ré-examinèrent ces photos, aboutissent souvent à des conclusions sitôt contredites par telle autre équipe concurrente ou par la découverte d’une source d’erreurs systématiques jusqu’alors omise. Mais non, puisque le texte des experts ne le mentionne pas, le fil n’existe pas! De telles photos auraient pu être prises sans fil en lançant en l’air un modèle réduit et en le photographiant en vol, ce que la pose rapide utilisée par Jordán autorisait, bien que ce ne fut pas la méthode dont il avoua s’être servi. Personnellement, je considère de telles discussions ad eternam totalement stériles en l’absence d’une preuve majeure et significative de la contribution du moindre extraterrestre à cette affaire.

 

 

Ummo en tant que manipulation psychologique

       La passivité naturelle du lecteur est implicitement encouragée par le recours à la logique tétravalente, en réalité une façon habile d’anesthésier son sens critique. Dans le cadre de cette nouvelle logique, le caractère anti-fonctionnel du UIW ou du véhicule à pattes s’accorde dès lors à merveille avec la pensée ultra-fonctionnelle Ummite, et tous les étranges parallèles entre le contexte espagnol ou terrien et UMMO s’accordent aussi avec l’affirmation que la synchronicité Jungienne n’opère pas entre la Terre et UMMO. En somme, la capacité de parvenir à la moindre conclusion qui fonde notre civilisation scientifique est éliminée, le lecteur prenant pour argent comptant des affirmations telles que «la technologie Ummite est fonctionnelle», «la langue Ummite est authentiquement extraterrestre», «on ne peut juger de l’altérité Ummite sur la base du connu ou de notre logique», qui camouflent les étranges parallèles entre géométrie Ummite et espaces hyperboliques de de Sitter ou transformations sur l’hyperboloïde de Minkowski, B.A. BA de la relativité, ou entre la paire d’IBOZOO-UU et le bi-spineur de Dirac, résultat manifeste du pompage de ces concepts bien terrestres dans quelque bouquin de physique théorique ou de maths, sitôt camouflés sous le vocabulaire exotique, la syntaxe alambiquée et l’affirmation sans cesse réitérée que «ces concepts sont hautement étrangers à nos conceptions et à notre logique», qui finissent par devenir des mantras d’autant plus faciles à assimiler qu’ils figurent en quatrième de couverture ou dans les préfaces de certains ouvrages. Bref, dans l’affaire UMMO, «la vérité est toujours ailleurs», jamais sous notre nez.

 

Ummo en tant que caricature post-moderne 

       Les années soixante virent proliférer le jargon scientifique abscons, sous la forme de la terminologie ensembliste de Nicolas Bourbaki en mathématiques, inspirée par Russell, et la mathématisation à outrance de certaines branches de la physique théorique, souvent dominées par la théorie des groupes, dont celles bientôt liées à l’invention de la corde et de la supersymmétrie. Ce furent aussi les années du triomphe de l’art abstrait, de l’existentialisme, du socialisme et du porno scandinaves, de la mystique de l’école de Copenhague, de Lacan en psychologie dans les milieux académiques et, dans la culture, de Jung et de Borges avec son Réalisme magique qui confondait allègrement Réel et fiction. Le citoyen lambda qui désirait se cultiver et rester à l’avant-garde se trouvait confronté à d’illustres conférenciers de la nouvelle pensée, souvent prix Nobel, qui s’exprimaient dans un sabir qui aurait tout aussi bien pu être extraterrestre. Ainsi, les conférences de Bohr étaient mondialement réputées pour être incompréhensible du fait que le Monsieur non seulement semblait les marmonner, mais que même une fois retranscrites, elles restaient inintelligibles de ses collègues physiciens. Dans les milieux académiques, le nec le plus ultra était désormais la production d’un savoir hyperspécialisé, d’autant plus prestigieux qu’il était inutile et incompréhensible du vulgum pecum. L’envahissement de la société par des objets techniques eux aussi abscons supposés se substituer au connu était illustré avec humour dans les films de Jacques Tati. Bref, quel que fut le domaine, l’honnête citoyen se trouvait confronté à l’absurde, qu’il s’efforçait néanmoins de faire semblant d’accepter comme génial, pour montrer qu’il restait à la page. Dans tous les domaines, la culture moderne produisait des choses étranges qui ressemblaient vaguement au connu. Mais tous les grands pontes s’accordaient avec insistance sur le fait que toute ressemblance superficielle avec des concepts familiers, résultant parfois de leur tentative de vulgariser, ne pouvait être que trompeuse au non-spécialiste. Par son exotisme familier, UMMO était rassurant (on n’y comprend rien non plus, mais là c’est vraiment extraterrestre!). D’où son succès.

 

Retour